Sommes-nous réellement dans une société laïque ?

« La laïcité garantit la liberté de conscience. De celle-ci découle la liberté de manifester ses croyances ou convictions dans les limites du respect de l’ordre public. La laïcité implique la neutralité de l’état et impose l’égalité de tous devant la loi sans distinction de religion ou conviction. »

La liberté de conscience implique que chaque individu est libre de croire ce qu’il veut et d’exprimer ses croyances tant que cela n’impacte pas la liberté des autres. Je suis persuadé que ce principe de laïcité est nécessaire dans une démocratie en incitant à l’acceptation inconditionnelle de l’autre. Cette laïcité serait le garant pour chaque homme ou femme de choisir de croire ou de ne pas croire, de vivre ouvertement sa foi, de pouvoir en parler, de se convertir ou non ; tout cela sans crainte d’un rejet ou d’un jugement de la part des autres membres de la société. Ce concept comprend également la création d’un échange permanent de culture et de vision afin de permettre à chaque citoyen de s’enrichir au contact des autres. Le libre arbitre serait l’unique moteur de cette société où les gouvernements seraient détachés de la religion pour ne pas favoriser une croyance au détriment d’une autre. De plus, les croyances et la foi individuelle pourraient évoluer ensemble afin d’offrir à chaque individu une « vraie » liberté de choix dans sa vision du monde infini. Elle est là pour moi la véritable force de la laïcité !

Malheureusement, en France, cette valeur démocratique s’est transformée en concept politique visant à écarter le monde infini de notre société. Les abus de l’église en politique durant de nombreux siècles ont permis cet ancrage dans les consciences que la religion est un danger pour la démocratie, d’où cette nouvelle forme de laïcité. La modification de l’application de cette valeur démocratique a mené notre société à un véritable rejet du religieux et de la foi dans son ensemble. Je tiens à préciser que la foi ne signifie pas nécessairement adhérer à une religion, bien au contraire. On peut avoir foi en une personne, en une force divine, en la vie ou simplement en soi ! Ce terme signifie « placer sa confiance en quelque chose ou en quelqu’un ». Nous avons tous une foi ! Dans nos sociétés modernes, la foi dominante réside en la science et en la communauté scientifique. Je sais au fond de moi que la Terre est ronde car la science le dit. Je ne suis jamais allé vérifier et pourtant je n’ai aucun doute sur la véracité de cette information. C’est le même principe que lorsque l’on se rend chez le médecin et qu’il nous diagnostique une maladie dont le nom nous est inconnu. Nous faisons confiance, nous avons foi dans les compétences et la connaissance de cette personne pour nous aider. On se laisse guider par la confiance que nous éprouvons. C’est ça avoir la foi ! La foi religieuse fonctionne de la même manière. C’est accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas tout connaître et de se laisser guider par une force qui nous dépasse. « Accéder au registre de ce qui n’est plus tant croyance que Foi. […]. Ce n’est pas ou plus d’abord l’esprit qui y croit, c’est le corps tout entier qui ressent et éprouve la vérité, l’évidence enfin découvertes, et qui acquiesce. Aussi longtemps que le corps « ne le sent » pas, n’acquiesce pas, rien ne peut changer. »[1]. Il s’agit pour moi de reconnaître ses limites et d’accepter humblement de n’être qu’un élément parmi un tout. Seuls, nous ne sommes rien. Personne ne détient la vérité car il n’existe pas une vérité accessible à la conscience humaine. Je sais qu’il serait beaucoup plus rassurant de posséder des certitudes et des vérités générales mais la réalité est tout autre… C’est au contact des autres que nous pouvons grandir et enrichir notre propre vision du monde fini et infini afin de trouver « notre propre vérité » !

Le monde infini permet de trouver des réponses personnelles aux grandes questions existentielles de l’homme : Pourquoi la vie ? Quel est le sens de ma vie ? Que se passe t’il après la mort ? Quel est l’élément qui nous relie tous en tant qu’être humain ? Comment être heureux ?… Que vous soyez Athée, Catholique, Agnostique, Musulman, Juif ou même antireligion, vous vous êtes déjà posé ces questions au moins une fois dans votre vie ! Elles sont aussi légitimes que nécessaires pour continuer d’avancer. Un individu a besoin de mettre du sens sur sa vie pour se lever le matin et continuer sur ce long chemin qui s’offre à nous. Le système capitaliste nous a proposé des réponses à ces questions et notamment à celle du chemin à suivre pour accéder au bonheur. Malheureusement, l’accumulation de bien matériel et la recherche de profit n’était qu’une illusion à ce bonheur sur terre. Nous nous retrouvons aujourd’hui face à nous-mêmes, en proie à un système incapable de répondre à nos besoins profonds, sans pour autant parvenir à donner du sens par nous-mêmes à ces questions. Elle est là pour moi, la véritable mission de la laïcité : permettre à chacun de découvrir la vision de l’autre pour trouver des réponses par lui-même. Il ne s’agit pas d’inciter les gens à se convertir à telle ou telle religion, mais de laisser à chacun la possibilité de se forger sa propre opinion.

Je terminerai cette réflexion en exprimant mon désarroi vis-à-vis de la politique menée actuellement « contre » toutes formes de croyances. Obliger les personnes à cacher leurs religions ou leurs croyances, c’est écarter le monde infini de la vie publique. C’est placer les personnes dans une autre croyance bien plus politique : faire confiance uniquement à la science et aux gouvernements. Ne croire que ce qui est visible est concret sans accepter que nous ne percevions qu’une infime partie de ce qui nous entoure. Toute autre hypothèse ou explication est perçue comme une croyance indémontrable qui n’aurait par conséquent aucune valeur. Cette vision unique du monde est infantilisante car elle ne laisse aucune possibilité pour les individus de réfléchir ou discerner par eux-mêmes. Chacun doit accepter les conclusions d’une personne qui aurait mieux réussi sa vie que lui… Le citoyen n’est plus acteur mais un simple spectateur de la vie en société. Quoi de mieux que des individus apathiques pour faire perdurer un système profondément inégalitaire ? Une société démocratique ce n’est pas une société sans religions dans le débat public mais bien une société où chaque citoyen est maitre de lui-même en commençant par construire sa propre vision des choses ! Transformer l’individu apathique en un véritable citoyen capable de définir par lui-même ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Cette construction intérieure offrirait aux individus un meilleure ancrage afin d’être moins manipulable ou influençable. A l’heure du Covid, l’incapacité d’obtenir des certitudes face à ce virus, a rendu visible les failles de notre société consumériste si éloignée du monde infini. Lorsque la peur s’installe en nous, comment l’apaiser quand notre confiance se porte uniquement sur la science elle qui est dépassée par cette épidémie mondiale ? Lorsque la confiance en la science ou dans les gouvernements disparait, il y a une perte de repère chez les individus qui peuvent entrer dans un état dépressif, dans une colère incontrôlable, dans des addictions ou encore dans la recherche de coupables à leurs souffrances. Ce dernier phénomène inquiète car il peut mener à des violences envers des personnes désignées, des boucs émissaires, ou encore par l’adhésion à des théories complotistes qui permettent à l’individu d’obtenir des réponses à des incertitudes qui le paralysent. Ces théories fragilisent le lien et l’amour inconditionnel dans nos sociétés. La mise à l’écart du monde imperceptible par l’œil humain, est une erreur qu’il est nécessaire de réparer pour enrayer la spirale actuelle. Comment « diaboliser » les théories complotistes alors qu’elles sont les seules à rassurer une partie de la population en manque de repère et de sens face à une crise dans précédent ? Je suis attristé de voir qu’il est plus difficile de se tourner vers la spiritualité ou la foi religieuse, que vers des théories « étranges » et « clivantes » qui éloignent l’amour et l’accueil inconditionnel de nos sociétés. J’ai l’intime conviction que la « laïcité » à la Française est en partie responsable du mal être latent qui se révèle au fur et à mesure de cette crise sanitaire.

Il serait réducteur de critiquer cette « laïcité » sans proposer des actions concrètes pour tenter de la rendre plus ancrée dans une société qui se veut « humaniste ». Je suis persuadé que la construction d’une « foi » ouverte nécessite au préalable un travail personnel d’introspection ou de travail sur soi pour comprendre ce qui se joue en nous. La « laïcité » n’est pas un concept que l’on peut imposer aux individus. Elle demande un effort et un engament de la part de chacun pour permettre à tout individu résidant en France, de se sentir libre d’être ce qu’il est. Avec cette phrase, je sous-tends que la « laïcité » est une attitude volontaire et non une valeur imposée. C’est en ressentant les bienfaits de cette acceptation sans limite de l’autre, que l’on peut ajuster son comportement pour apporter sa « pierre » à l’édifice de la « laïcité ». Il n’y a pas de cours possible sur le respect des croyances de l’autre. Il ne s’agit pas de dire « vous ne devez pas faire ça ce n’est pas bien » ou « tu respectes l’autre dans sa croyance sinon tu vas en prison ». Comme l’avait dénoncé SPINOZA en son temps « La morale transcendante et irrationnelle du « tu dois », « du il faut », remplace alors l’éthique immanente et parfaitement rationnelle de la connaissance du bon et du mauvais ». Il faut ressentir par soi même ce qui est bon et ce qui ne l’est pas. Je ne tue pas mon voisin parce que la loi me l’interdit, mais bien parce que ma conscience considère cet acte comme mauvais par rapport à mon système de valeur et à ma foi. L’école se doit d’offrir aux jeunes la possibilité de sa questionner, de développer leur système de valeur, d’apprendre à s’accepter eux-mêmes afin d’être en capacité de mieux accueillir l’autre. Cela n’a aucun sens de dire « Regarde elle ne respecte pas la laïcité car elle porte un voile ». En excluant ces personnes de certains lieux, on s’écarte du principe même de « laïcité ». Les croyances et religions sont devenus des sujets tabous qui permettent à certains hommes politiques d’utiliser cette valeur humaniste pour stigmatiser des personnes et notamment la religion musulmane. Les propos odieux qui sont tenus en ce moment sur les musulmans et l’islam, ne sont acceptés qu’à travers ce rejet total de la « foi religieuse » en société. On tente d’imposer cette forme de « laïcité », façonnée initialement pour écarter la religion catholique de la politique, aux musulmans sans chercher à comprendre ce qui se joue pour eux et les conséquences que cela peut avoir. Chacun regarde ses propres intérêts en oubliant que l’autre n’est pas fondamentalement différent de nous. Une partie des croyants chrétien se sentent discriminés par la société, contraints de vivre leur foi de manière « cachée ». Cela génère une souffrance qui peut parfois s’extérioriser comme par exemple la haine et le rejet des personnes de confession musulmane qui elles ne respecteraient pas cette laïcité qui serait respecté par les autres religions malgré les sacrifices que cela nécessite. J’ai l’impression que ce sont les souffrances individuelles indicibles qui paralysent l’instauration de l’accueil inconditionnel de l’autre. Un « étranger » ce n’est rien d’autre qu’une personne qui ne rentre pas dans nos schémas de pensées, c’est le rejet de l’autre qui est par essence différent de nous. Notre société continuera à progresser uniquement si elle accepte d’avoir un regard clinique sur ses citoyens, ce qui signifie un regard qui perçoit la singularité de chaque membre qui la constitue. En libérant la parole sur les souffrances individuelles, les mouvements actuels permettent de mieux accepter la différence et la souffrance au sens large dans notre société. Chaque mouvement porte en lui la même volonté : faire accepter que chaque personne soit digne d’être respectée et écoutée pour ce qu’elle est et non pour ce que l’on aimerait qu’elle soit ! A quand la libération de la parole sur la souffrance d’une société en manque de sens, empêtrée dans une « laïcité » qui divise plus qu’elle ne rassemble ?

J’ai foi en l’humain, et je suis convaincu que nous serions capables de faire suffisamment preuve d’amour inconditionnel en accueillant l’autre dans sa différence, même dans une société véritablement « laïque » où chaque individu vivrait librement et ouvertement sa croyance, sa religion ou ses convictions sur le monde infini !

Cette valeur qu’est la laïcité, c’est rappeler que nous pouvons tous vivre ensemble car nous partageons tous une chose en commun quelles que soient nos croyances ou nos religions : l’amour ! Le reste n’est que détail…


[1] Citation tirée de la Revue du MAUSS de 2015/2, n°46, « Y croire. » Retour sur l’« efficacité symbolique » de Alain Caillé et Pierre Prades. Disponible sur CAIRN.

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