Le harcèlement scolaire, un drame dans la cour de « récré » !

Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance de réaliser un tournage avec le jeune média « Pangaa » afin de sensibiliser sur les conséquences du harcèlement scolaire. Avec leur accord, j’ai choisi de vous partager cette vidéo ainsi qu’un passage de mon livre « Ressentir et comprendre : un chemin vers l’amour inconditionnel » dans lequel je témoigne de ce que j’ai vécu du collège au lycée.


Le constat :

Selon un rapport parlementaire publié le 13 octobre 2020, près de 700 000 enfants sont victimes de harcèlement scolaire chaque année en France soit 5 à 6 % des jeunes au total. Les associations contestent ce chiffre et avance celui de 10% d’élèves harcelés.

23 mineurs se sont suicidés en 2020 en France, à cause d’un harcélement scolaire.

Quels risques pour les personnes qui se rendent coupables de ces comportements ?

Depuis août 2014, cet acte est puni de 6 à 18 mois d’emprisonnement et jusqu’à 7000 euros d’amende.

Pour bien comprendre les caractéristiques de ce phénomène, je vous propose un passage de l’article « Harcèlement scolaire et/ou bouc émissaire ? Une étude de cas en cours d’éducation physique et sportive  » de Adeline Bouchet, Alexis Garnier et Olivier Vors dans « Déviance et société » disponible sur cairn :

« Pour résumer, trois caractéristiques importantes ressortent de ces définitions du harcèlement scolaire : la répétition et prévisibilité d’actes plus ou moins violents ; le déséquilibre dans le rapport de force entre les victimes, les auteurs et l’intentionnalité de ces derniers.

Enfin, pour comprendre le basculement d’une situation d’intégration à une situation de harcèlement, Catheline (2009) désigne trois éléments :

  •  l’incompréhension de la victime face au phénomène (la victime semble déstabilisée et ne réagit pas, ce qui incite les harceleurs à continuer face à une victoire facile) ;
  •  l’isolement de la victime (les élèves spectateurs se désintéressent de ce qui peut arriver à la victime, ou pire, trouvent cela justifié, le groupe n’alerte donc pas l’adulte) ;
  •  la cécité des adultes (l’adulte voit seulement une situation de brimade et n’identifie pas la répétition des actes). »

La complexité dans une situation de harcèlement scolaire, c’est de définir les rôles et les responsabilités de chacun. Il y a toujours au moins un meneur, mais il n’est jamais seul. Toujours dans le texte que j’ai cité précédemment, on peut lire à ce sujet : « Enfin, pour que le harcèlement ait lieu, la présence des pairs est aussi nécessaire. Salmivalli (2001) établit trois positions que peuvent adopter les témoins. Il nomme les premiers les supporteurs : l’auteur précise que certains « vont devenir les assistants de l’attaquant ; d’autres, s’ils n’agissent pas directement contre la victime forment, en toile de fond un soutien important à celui-ci, en riant, en faisant des gestes encourageants ou en s’attroupant simplement comme voyeurs ». Les seconds représentent les outsiders, ces élèves restent en retrait sans se positionner clairement, ils laissent faire. Enfin, les troisièmes sont les défenseurs, ils prennent position en faveur de la victime. »

Il est nécessaire de voir le harcèlement scolaire comme un symptôme d’un système malade, d’une éducation nationale à la dérive, d’une violence latente dans notre société. Les rapports de force que l’on voit dans le monde des adultes (hommes sur les femmes, les forts sur les faibles, les riches sur les pauvres, les populaires sur les marginalisés…) se retrouvent dans la cours de récréation de manière explicite et violente. Il serait ridicule de considérer ce phénomène comme relevant de fonctionnements individuels sans le remettre dans un contexte générale qui accentue ces rapports de domination entre les individus. Pour Saint Martin : « les violences scolaires s’inscrivent dans une institution définie qu’elles sont une production sociale, en tant qu’expressions des contradictions et des dysfonctionnements de l’institution. »

Les nouvelles formes de harcèlement scolaire sont encore plus dangereuses et dévastatrices que celles que j’ai connues. Je suis dévasté, et je n’ose même pas imaginer ce qu’endurent ces jeunes victimes de cyberharcèlement. Pour ceux qui ne connaissent pas la différence entre les deux je vous mets une définition : « Le harcèlement scolaire se déroule de manière orale et en présence des individus tandis que le cyberharcèlement se pratique par le biais des réseaux sociaux, des téléphones, des messagerie, des forums .. L’élève subit donc, de manière incessante, les brimades de ses camarades sans pouvoir trouver de refuge. »

Cette notion de refuge est primordiale pour survivre lorsque l’on est victime de violences psychologiques et physiques. Mon lieu refuge était mon club de tennis de table, dans lequel je savais que j’étais en sécurité et que je pouvais être autre chose qu’une victime, qu’une erreur de la nature. J’étais dans un stress et une honte permanente à l’école, mais je savais que personne n’allait pouvoir me contacter après les cours ou m’humilier sur un réseau virtuel. Je peux le dire aujourd’hui, je pense que j’aurais connu un passage à l’acte si mes harceleurs avaient pu transformer le harcèlement en cyberharcèlement. Je n’avais ni portable, ni internet et la démocratisation des réseaux était moins développée qu’aujourd’hui. D’autres n’ont pas cette chance…

Objectifs :

Nous devons permettre aux jeunes d’apprendre et de s’émanciper à l’école sans avoir peur d’être humiliés, violentés ou rabaissés. Nous devons proposer un nouveau modèle de société dans lequel les rapports de force n’existeraient plus. Nous nous devons de revoir la manière d’éduquer les jeunes. Pourquoi faire des têtes biens pleines au détriment de têtes biens faites avec des cœurs ouverts ?

Notre système éducatif forme des individus afin qu’ils correspondent aux besoins de notre système capitaliste et consumériste, basé sur l’exploitation des pauvres par les riches, du pillage des ressources limitées de la Terre au détriment des générations futures et de la domination des puissants sur les plus pauvres…

Il est temps de changer le cours de l’histoire, et je suis intimement convaincu que cela passera par un changement de notre système scolaire. Mettons en place des temps d’échanges, de partages, d’écoutes dans les écoles ! Offrons à chaque jeune la possibilité de réaliser la personne qu’il rêve de devenir ! Proposons des approches variées et des découvertes dans différents domaines pour sensibiliser les individus à développer leur curiosité ! Sensibilisons dès le plus jeune âge à la beauté et à la protection du monde vivant, afin d’avoir des jeunes conscients de l’importance de protéger notre maison commune et de respecter l’autre différent !

I have a dream…


Alternatives/Initiatives :

Les choses avancent sur ce sujet si important qui nous concernent tous !

De nombreuses associations existent pour sensibiliser et prévenir de ces violences. À Angers l’association « ACVS 49 » agit directement en organisant des interventions dans les écoles ainsi qu’en accompagnant les victimes dans leurs démarches.

J’aimerais citer également « Marion la main tendue » qui œuvre pour protéger les enfants lors de leur scolarité : « Chaque enfant a le droit à une scolarité libre de toute violence. Aider les enfants et adolescents à grandir en toute sécurité tel doit être l’objectif de chaque adulte, parent, enseignant, éducateur. »

Autre grande avancée sur ce sujet, la développement des parcours SEVE (Savoir Être et Vivre Ensemble) du philosophe Fréderic Lenoir (mon mentor^^). Cette association forme des personnes pour qu’ils puissent réaliser et animer des ateliers de philosophie et pratique de l’attention avec les enfants et les adolescents.

« Les enfants sont les forces vives de demain. Pour lutter dès aujourd’hui contre le mal être et le manque de repères de beaucoup de jeunes, pour les prémunir contre les risques de dérives dogmatiques, pour leur permettre de faire face aux grands défis sociétaux, nous voulons les aider à grandir en discernement et en humanité.

Pour cela, il est important de les inciter à construire leur pensée, à acquérir un esprit critique, à comprendre leurs émotions, les encourager à être acteurs de changement, à respecter l’autre dans sa différence, à faire preuve d’empathie, autant de compétences de savoir-être et de vivre ensemble.

Notre vision est que chaque jeune puisse s’épanouir en tant que personne mais aussi en tant qu’être social et contribue à des relations plus sensées, plus respectueuses et plus pacifiques dans le monde.

Grâce à la sève qui se déploiera en chacun d’eux, pourra alors commencer un vrai changement sociétal. »

Les enseignants qui ont pu bénéficier de ces interventions dans leurs classes, ont remarqué une hausse de la motivation, de la bienveillance et du respect des différences de chacun. Ils relèvent également la baisse des violences et du harcèlement. Et si la solution était là ? Pour le savoir, j’ai pris la décision de devenir formateur de ce parcours. Je débute en février à Paris ma formation qui va se dérouler sur 4 week-end.


Mon passage à « Pangaa » :


Extrait de mon livre « Ressentir et comprendre », mettre des mots sur maux :

Chapitre 1 : « Il était une foi ! »

Sous chapitre : « À l’école de la souffrance »

« Malheureusement, mes failles et ma fragilité intérieure ont fini par devenir de véritables faiblesses qui ne m’ont pas permis de vivre mon collège comme je l’aurais souhaité. A mon arrivée en sixième, je n’avais qu’un seul ami que je connaissais depuis un an et avec qui je
pensais entretenir une relation d’amitié et de confiance. Rappelons que cette période de l’adolescence correspond avec la recherche d’identité, la découverte de soi et des autres. Il
s’agit également des premières rencontres intersexes. Cette découverte du sexe opposé se
fait en parallèle du développement des hormones et des attributs sexuels. Le collège est également « un grand jeu de rôles » où chacun recherche sa place et son appartenance à un groupe de pairs. La recherche de popularité est tellement importante qu’elle peut pousser certaines personnes à des comportements malsains afin d’assouvir un besoin de reconnaissance personnelle. Mon physique disgracieux ne me permettant pas de côtoyer les personnes « populaires » ou les filles mignonnes, cet ami a mis de la distance au fur et à mesure de l’année pour accéder à de nouveaux cercles de relations plus « épanouissants ». Avec le recul, j’admets que cette tentation de « popularité » peut être difficile à refuser. Pour autant, je ne cautionne en aucun cas le fait de délaisser un ami pour répondre à une pression sociale. Cette « trahison » a été un tournant dans ma scolarité. Je ressentais des sentiments contraires à son égard. Je continuais à chercher son amitié tout en ressentant une colère immense envers lui. J’ai adopté par la suite une méfiance dans tous mes types de relation afin d’éviter de me retrouver dans une situation similaire. Cette méfiance s’est ensuite transformée en l’acceptation d’un rôle de victime qui m’a collé à la peau durant l’ensemble de mon parcours scolaire. Je me suis persuadé que l’abandon de cet ami
signifiait que je n’étais pas digne d’être aimé. Je suis alors tombé dans une consommation excessive de nourriture afin d’oublier mes souffrances. J’engloutissais mes émotions. Cette prise de poids a accentué mon mal-être, donnant à mes camarades une nouvelle raison de se moquer de moi. J’étais devenu « le baleineau » en plus d’être « la fillette », « la tapette », « le bizut », « le tocard »… Tous ces surnoms étaient en lien avec ma sensibilité, ma fragilité et mon aversion pour la violence. En plus de ces surnoms dégradants, de
nombreux camarades se sont mis à me harceler physiquement. Cela pouvait passer par des claques sur la tête, par des coups dans le ventre, ou encore par le vol de mes affaires scolaires que je retrouvais dans une poubelle ou au fond des toilettes. L’école n’est jamais simple pour qui que ce soit, mais lorsqu’à chaque récréation vous devez chercher votre sac de cours dans les différentes poubelles de l’établissement, votre scolarité devient un véritable enfer. Je me suis alors mis à penser que « L’enfer c’est les autres » !

Sous chapitre : « Perte d’identité et agoraphobie ! »

Lors de mes différents harcèlements au collège, j’avais été affublé de surnoms dégradants et humiliants sans pour autant que cela ne prenne le dessus sur mon identité. Quelques personnes me traitaient de « gros porc » ou de « sale PD à lunettes » mais la plupart de mes camarades me respectaient et utilisaient mon véritable prénom pour m’interpeller. La fin du collège et l’entrée au lycée m’avaient fait espérer un changement radical dans ma vie scolaire. L’espoir fait vivre… Je n’ai compris que bien plus tard que le monde dépend de notre propre perception de celui-ci mais également de la relation que nous entretenons avec nous-même. J’aime beaucoup un petit conte Soufi que j’ai découvert des années plus tard dans un ouvrage de Frédéric Lenoir et qui illustre bien que « notre regard est créateur. Le monde nous renvoie l’exacte réplique de notre cœur » :

« Il était une fois, un vieil homme assis à l’entrée d’une ville du Moyen Orient. Un jeune homme s’approcha et lui demanda : « Je ne suis jamais venu ici : comment sont les gens qui vivent dans cette ville ? »

Le vieil homme lui répondit par une question : « comment étaient les gens dans la ville d’où tu viens ? »

« Egoïstes et méchants ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’étais bien content de partir », dit le jeune homme. Et le vieillard de répondre : « tu trouveras les mêmes gens ici. »

Un peu plus tard, un autre jeune homme s’approcha et lui posa exactement la même question : « Je viens d’arriver dans la région ; comment sont les gens qui vivent dans cette ville ? »

« Dis-moi mon garçon, comment étaient les gens dans la ville d’où tu viens ? »

« Ils étaient bons et accueillants, honnêtes : j’y avais de bons amis ; j’ai eu beaucoup de mal à la quitter », répondit le jeune homme. « Tu trouveras les mêmes ici répondit le vieil homme. »

Un marchand qui faisait boire ses chameaux à côté avait entendu les deux conversations. Dès que le deuxième jeune homme s’éloigna, il s’adressa au vieillard sur un ton de reproche : « Comment peux-tu donner deux réponses différentes à la même question posée par ces deux personnes ?

« Mon fils, dit le vieil homme, chacun porte son univers dans son cœur. Celui qui ouvre son
cœur change aussi son regard sur les autres. »

« Chacun porte son univers dans son cœur ! »


Mon cœur restant « enfermé » par une épaisse carapace, ma vision de l’autre et de moi demeurait inchangée. J’avais gardé cette méfiance et cette peur de l’autre tout en restant dans un dégout de mon corps. Les classes changent mais mon rôle de victime n’avait pas
évolué. L’année de Seconde reste encore aujourd’hui un souvenir douloureux qui me permet de me rappeler d’où je viens et ce que j’ai subi. Le harcèlement physique est dramatique mais ce n’est rien comparé à la dimension psychologique. Lors de cette année terrible, j’ai perdu la seule chose qui me restait dans ma dignité : mon identité. Je me jugeais jusqu’alors sans intérêt, moche, inutile mais j’étais tout de même Olivier Perret. J’étais une personne mal dans sa peau mais j’étais encore une personne ! Dès le début d’année, certains de mes camarades m’ont surnommé « Goulu » lors d’un repas à la cantine où j’avais du manger plus que de raison. J’étais loin de me douter que ce repas marquerait à jamais ma scolarité. Une personne goulue mange avec avidité. C’est un synonyme de glouton. Cela comprend tout le champ lexical peu élogieux que l’on donne à une personne en surpoids : « gros porc », « l’estomac sur patte », « Obélix »… Ce surnom « Goulu » est vite devenu populaire dans ma classe remplaçant alors vite mon véritable prénom. Durant un an, aucune personne de ma classe ne m’a appelé par mon prénom durant les heures de cours. Je n’étais plus Olivier Perret mais un simple surnom dégradant et humiliant. Je n’étais plus rien… Retirer l’identité de quelqu’un c’est lui refuser son appartenance à la race humaine. Cette technique a été employée durant la seconde guerre mondiale pour déshumaniser les juifs. Dans mon cas le procédé n’était pas le même mais le processus de déshumanisation a bien eu lieu. Je ne me considérais plus comme une personne. J’avais accepté ce surnom comme représentatif de ce que j’étais. Si personne ne me considérait comme un être humain c’est que je n’en étais pas digne. Cette perte d’identité a radicalement amplifié ma peur du regard des autres. Je ne pouvais plus supporter que l’on me regarde. Je pense que ce que je ressentais était de l’ordre de la paranoïa. J’avais l’impression que toutes les personnes me jugeaient ou se moquaient de moi. Il m’était devenu impossible de traverser un groupe de personnes ou de me rendre dans des
endroits fréquentés. Je vivais une véritable agoraphobie qui m’a bloqué durant de nombreuses années. De l’extérieur, mon attitude pouvait paraître étrange voire « dérangée ». Je refusais de passer par les couloirs principaux ou d’entrer dans les classes en même temps que les autres élèves. Ma vie était un enfer. Encore aujourd’hui je me demande comment ce mal-être immense ne m’a pas plongé dans une dépression profonde ou une phobie scolaire ne me permettant plus de poursuivre ma scolarité normalement. La seule hypothèse que je suis parvenu à avancer, est que ma honte et la culpabilité d’avouer toute cette situation à mes parents m’ont permis de tenir ces années. Je préférais souffrir en silence plutôt que de les faire souffrir eux. Cependant, ce mal-être inavoué m’a plongé toujours plus profondément dans ma souffrance et dans les doutes qui l’accompagnaient. Les idées suicidaires ont commencé à se mettre en place de plus en plus fréquemment dans mon esprit. Je ne voulais pas mourir pour mourir mais simplement fuir cette douleur intérieure et ce rejet de mes camarades. Les regards que je percevais étaient remplis de mépris, de haine et de rejet. Moi-même, lorsque je me regardais dans le miroir je ne voyais rien de bon. Je me trouvais trop gros, pas assez beau, inutile, triste… J’avais fini par porter ce regard de rejet sur ma propre personne. Eviter ses harceleurs c’est toujours possible, mais comment faire lorsque l’on devient son propre harceleur ?

Sous chapitre : « Le triangle de Karpman »

En psychologie, les relations dangereuses sont souvent analysées à la lumière du triangle de Karpman, représentant trois rôles d’un jeu psychologique malsain. Cet outil permet de mieux comprendre la complexité de phénomènes sociaux. Un harceleur est souvent la victime de quelqu’un avant de s’en prendre à une personne pour l’attaquer et l’humilier. La victime se positionne comme inférieure vis-à-vis des autres et recherche toujours un sauveur ou un persécuteur afin de maintenir sa croyance. Et enfin le sauveur quant à lui se persuade d’être bon et juste en apportant son aide imposée à la victime. Il la considère comme incapable de se sortir elle-même de la situation dans laquelle elle est. Cette infantilisation place la victime dans une situation de dépendance ce qui peut amener à modifier le rôle de sauveur en celui de bourreau. Ce schéma montre que les trois rôles ne sont pas figés mais sont au contraire en constante évolution. Il est fréquent qu’une victime devienne un sauveur afin de transformer ses souffrances passées en moteur pour aider les autres. Néanmoins, en fuyant ses propres souffrances, celle-ci peut étouffer l’autre et devenir alors son bourreau. Avec le recul, j’ai conscience d’avoir connu les trois phases de ce triangle infernal. Cela serait un manque criant d’honnêteté d’omettre ces parts de ma vie.

Victime : Comme je l’ai expliqué dans la partie sur ma scolarité, j’ai subi du harcèlement physique et psychologique qui m’a plongé dans une profonde victimisation. J’avais accepté ce rôle et je m’y complaisais. Je prenais du plaisir à me plaindre et à me morfondre. J’étais en constante recherche de bourreau et de sauveur. En effet, lorsqu’on « joue » un rôle, il est essentiel que les autres acteurs de la pièce soient réunis pour que le spectacle puisse continuer. Tout ceci avait lieu de manière inconsciente. Je n’en suis sorti qu’à l’âge de 20 ans avec mon accident de voiture.

Bourreau : Lorsqu’on souffre de harcèlement et de rejet de manière permanente de la part de ses camarades, le moindre répit est perçu comme une bulle d’air essentielle pour survivre. Malheureusement, j’ai eu des comportements regrettables pour essayer d’éloigner le regard des autres de ma personne. Lorsque la souffrance et la haine rongent de l’intérieur, il n’y a plus de place pour l’empathie. Comment prendre en compte le mal-être de l’autre lorsque personne ne semble prendre en compte le sien ? Ce mode de survie m’a poussé à devenir méprisant et odieux avec des élèves dans un mal-être similaire au mien. C’était l’unique moyen que j’avais trouvé pour que mes harceleurs ne s’intéressent plus à moi. Se moquer des autres pour éviter que l’on ne se moque de moi… Et voilà comment on passe de victime à bourreau… J’ai eu la chance de rencontrer par la suite des associations et des instituts travaillant sur ces questions de harcèlement scolaire. Leur constat est sans appel : les harceleurs sont souvent eux-mêmes des victimes de harcèlement ou de violences. Cette découverte et cette prise de recul vis-à-vis de mon propre comportement m’ont permis de transformer ma haine en empathie envers les personnes qui m’avaient victimisé. Je leur ai pardonné, et je souhaite pouvoir échanger avec elles pour comprendre ce qui les avaient poussées à devenir mes bourreaux. Personne n’est violent sans raison…

Sauveur : Il y a enfin la posture du sauveur, un rôle vicieux qui m’a poussé à croire que je devais aider les autres vu que j’étais parvenu à sortir de mon rôle de victime. Il est plus difficile de se rendre compte de la dangerosité de ses actions quand on se trouve dans ce rôle. Comment critiquer une personne qui mobilise son énergie pour aider les autres ? Comment entendre que la « justice » et le « don de soi » que l’on souhaite mettre en œuvre, sont en fait infondés et dangereux ? A la sortie de ma phase de victimisation, je me suis mis à croire que j’avais le devoir de sauver le monde de la tyrannie et de l’injustice. Pour cela il fallait que je trouve des personnes à aider, avec ou sans leur accord puisque de toute manière je pensais mieux savoir qu’elles ce dont elles avaient besoin. J’ai endossé ce rôle dans mon club de tennis de table, aux restos du cœur, ou encore à l’iff Europe, jusqu’à ce que je me rende compte que cette image de chevalier blanc et de justicier des temps modernes n’était en fait qu’une illusion. Une dangereuse illusion, puisqu’elle générait de la souffrance et du mal-être dans mon entourage. Certains devenaient dépendants de mon aide, d’autres ont rejeté cette emprise ou se sont éloignés de moi.

Ces exemples montrent bien la complexité de ce « jeu de rôles », et la difficulté d’en sortir.
Toutefois, cela m’a surtout permis de remettre en perspective la figure de « bourreau ». En
effet, une personne n’agit jamais sans raison. Il ne s’agit pas seulement de punir un harceleur mais aussi de comprendre ce qui le pousse à générer de la souffrance autour de lui. Les violences qu’il commet doivent aussi être entendues, par ceux qui sont en mesure de le faire, comme des appels à l’aide. Chacun peut être un bourreau à un moment de sa vie, souhaiterions-nous alors être jugés ou plutôt écoutés dans nos souffrances ? Libre à chacun de se faire son propre avis sur cette question ! »


Pour terminer et pour aller plus loin :

Le 26 janvier 2022 sort en salle l’un des films les plus attendus traitant du sujet du harcèlement scolaire : « Le monde » de Laura Wandel. Ce sont des films difficiles à voir, mais il est primordial de les regarder en famille pour expliquer et mettre des mots sur ce qui est montré. Les enfants ne se rendent pas toujours compte de la répercussion de leurs actes, c’est aux adultes de trouver les bons mots afin qu’ils puissent développer une empathie et une prise en compte de l’altérité.

Je vous propose quelques musiques qui traitent du harcèlement scolaire :

  • « L’effet de masse » de Maëlle
  • « Fragile » de Soprano (Impossible de ne pas pleurer sur cette musique…)
  • « Tom » de Bilal Hassani
  • « Numb » de Linkin Park

Je tiens à conclure cet article par un événement qui démontre que rien n’est jamais figé, tout est mouvement. J’ai eu la chance de pouvoir revoir mon ancien très bon ami qui m’avait lancé dans cette spirale de victimisation et de harcèlement. Nous avons parlé pendant près de 4 heures, de nos vies, de nos projets mais également de ce que j’avais vécu à cause de lui durant ma scolarité. C’était la première fois que je le revoyais depuis le lycée, et c’était le premier échange ensemble au sujet du harcèlement. J’ai compris qu’il était lui-même un jeune en manque de confiance en lui, en recherche d’identité et désireux d’appartenir aux groupes populaires de l’époque. Il a été touché par mon histoire et m’a dit « je ne m’étais pas du tout rendu compte que je te faisais du mal… je suis sincèrement désolé… » Je ne lui en veux plus, ma blessure a pu se cicatriser après cet échange. Notre histoire à tous les deux est identique à celle de milliers de jeunes. Deux adolescents en souffrance qui s’enferment dans un jeu de rôle toxique, avec un dominant et un dominé. Pour nous, l’histoire se termine bien. Pour d’autres, elle est déjà terminée…

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