Tintin appelé à la barre… et sur le divan !

L’association d’éloquence « Angéloquence » de l’Université Catholique de l’Ouest, propose tous les ans un exercice d’art oratoire sous la forme d’un procès fictif d’un personnage. Cet événement permet de proposer à un large public de découvrir le déroulement d’un procès avec la participation de véritables juges et avocats tout en s’amusant avec des prises de parole humoristiques et « décalées » de la part des différents intervenants. Après avoir incarné un expert psychiatre en 2020 lors du procès du « Joker », j’ai eu la chance de pouvoir de nouveau participer à cet événement en incarnant le personnage de « Tintin » pour le procès du « Capitaine Haddock ». Cette expérience lors du procès du « Joker » avait même fait l’objet de quelques lignes dans le livre « Ressentir et comprendre : un chemin vers l’amour inconditionnel » que j’ai fait publier l’année dernière. Je vous propose de découvrir cet extrait :

« Tout le travail d’introspection que j’avais effectué, m’a donné la capacité d’être socialement
ce que j’avais toujours désiré devenir : une personne appréciée, sérieuse et respectée. Mes
expériences et mon vécu m’ont permis de me différencier d’autres camarades me permettant d’assumer pleinement qui j’étais. Il ne s’agissait plus de cacher ce qui m’animait ou ce qui constituait ma vie. Je n’avais aucune honte à dire que je préférais une soirée jeux de société autour d’une tisane plutôt qu’une sortie en boite de nuit. J’ai assumé pleinement ma sensibilité, mon amour de la nature, de l’humain et de Dieu. Tout ceci m’a offert la possibilité d’avoir pleinement ma place dans cette promotion. Grâce à cette confiance en moi, je me suis lancé dans l’éloquence avec une association de mon université. Cela m’a permis de sortir de ma zone de confort et d’avoir l’occasion de m’exprimer devant un amphi de 500 personnes pendant une dizaine de minutes. Ce fut une des sensations les plus fortes de ma vie. Un mélange entre un stress immense et une excitation incontrôlable. Après avoir perçu durant des années le regard de l’autre comme un poids, je prenais désormais plaisir à le voir se poser sur mes gestes et mon visage. Il n’était plus porteur de jugements et de moqueries, mais simplement le reflet de ce que j’avais réussi à devenir. Je me suis alors juré de ne plus jamais me poser de limites ! »

Crédit pour les trois photos : Pierre Sabatié

Je vous propose dans cet article de découvrir cet exercice oratoire du procès fictif mais également de plonger dans l’univers d’Hergé et ses secrets bien gardés grâce à l’analyse psychanalytique de Serge Tisseron ! Je terminerai par l’actualité du métier du psychologue avec le mouvement « M3P » (Manifeste des psychologues cliniciens et des psychologues Psychothérapeutes) suite à la mise en place du dispositif « Mon psy ».


Tintin convoqué au tribunal…

Mon passage commence à 19 minutes et 40 secondes :

J’ai eu la chance d’être libre pour la rédaction de mon texte ce qui m’a permis d’aborder des sujets qui me tiennent à cœur comme l’inclusion des personnes homosensibles.


… et Hergé en psychanalyse !

« Tintin (et tous les autres) c’est moi, exactement comme Flaubert disait : « Madame de Bovary, c’est moi ! » Ce sont mes yeux, mes sens, mes poumons, mes tripes ! … Je crois que je suis le seul à pouvoir l’animer dans le sens de lui donner une âme. C’est une œuvre personnelle, au même titre que l’œuvre d’un peintre ou d’un romancier. Ce n’est pas une industrie ! Si d’autres reprenaient « Tintin », ils le feraient peut-être mieux, peut-être moins bien. Une chose est certaine, ils le feraient autrement et, du coup, ce ne serait plus « Tintin ». Je l’ai élevé, protégé, nourri, comme un père élève son enfant. »

Hergé (dans « Tintin et Moi. Entretiens avec Hergé » Numa Sadoul, Casterman, Belgique, 1945, P 45-46)

Tintin représente pour moi bien plus qu’un simple personnage de bandes dessinées. J’étais un « fan inconditionnel » de ses aventures. Je possédais l’ensemble des BD, les figurines, les couettes, les posters… Hergé aurait été fier de moi ! Tintin était un exemple à suivre, un ami, un confident, un protecteur ! Je m’identifiais à ce personnage au visage rond et angélique, à sa droiture, à ses valeurs. Dans une période de ma vie difficile marquée par une souffrance indicible et invisible, « Les aventures de Tintin » m’ont permis de continuer à rêver en me permettant de me réfugier dans ce monde imaginaire d’Hergé. Je n’ai aucun doute sur le fait que mon enfance aurait été encore plus dure à vivre si je n’avais pas découvert cette bande dessinée. Je me sentais rejoint par ces personnages comme s’ils parvenaient à me comprendre et à contenir ma souffrance. De toute évidence, en lisant, je délaissais mon rôle passif de victime pour devenir acteur de ma propre aventure, accompagné des personnages de Tintin. Et si au travers de Tintin, c’était en fait une part de la vie d’Hergé qui faisait écho à mes propres conflits inconscients ? L’aventure que nous propose Hergé n’est peut être pas celle que nous croyons… Partir à l’aventure, c’est sortir de sa zone de confort pour découvrir des territoires qui nous sont inconnus. Me croirez vous si je vous disais que l’on peut faire cette expérience sans partir au Congo, en Chine ou au Tibet, mais simplement en acceptant d’explorer ce qui se joue dans la partie de notre psychisme située hors de la conscience et que la psychanalyse nomme « l’inconscient » ? Le génie d’Hergé tient dans sa capacité, au travers des aventures de Tintin, à nous faire rêver tout en nous parlant de lui et peut-être aussi un peu de nous. Je vous propose de découvrir quelques concepts clés de la psychanalyse et deux ouvrages de Serge Tisseron sur l’œuvre Hergéenne dans le but de vous offrir la possibilité de poser un autre regard sur cette bande dessinée de votre enfance. J’ai essayé de vous proposer un résumé des ouvrages de Serge Tisseron mais son travail d’analyse et de recherche est dense, ce qui m’a empêché d’être exhaustif. Je ne peux que vous conseiller de vous plonger dans ces deux lectures qui ont modifié à jamais mon regard sur Tintin. Pour vous permettre de lire seulement les éléments importants, j’ai surligné en gras ce qui me semble essentiel pour comprendre ce que Tisseron à cherché à mettre en évidence. Bonne aventure ! Oups, je veux dire « bonne lecture » !


Vocabulaire de la psychanalyse :

Pour comprendre cet article, je vous propose de voir quelques concepts clés de la psychanalyse qui vont vous permettre de mieux appréhender l’analyse de Serge Tisseron :

L’inconscient correspond, selon l’approche de Freud, a une partie de notre psychisme dans laquelle est stocké l’ensemble des représentations, souvenirs, fantasmes, désirs inavouables qui ne peuvent rester dans la partie consciente à cause de leur caractère immoral, amoral ou inacceptable. Il s’agit du siège des pulsions et l’inconscient est responsable d’une grande partie de nos comportements, émotions ou décisions. De plus, tous ces contenus « refoulés » vont chercher à revenir « à la surface » dans la partie consciente de l’individu. Pour limiter ces retours, une protection est mise en place entre l’inconscient et le conscient : Freud l’appelle la censure. On peut la comparer à un videur dans un bar qui va « filtrer » ceux qui peuvent rentrer et ceux qui ne peuvent pas, en fonction de leur tenue. Cependant, le refoulement de ces contenus dans l’inconscient ne peut être que temporaire car il est un simple mécanisme de défense qui ne permet pas au sujet de se libérer de l’emprise de ces contenus. Cette libération ne peut passer que par une conscientisation de ce qui a été refoulé, ce qui nécessite que les contenus refoulés puissent revenir mais sous une autre forme afin de passer la censure. Quand je vous dis « sous une autre forme », cela signifie que ces éléments vont se « déguiser », prendre une forme plus « acceptable » pour l’individu. C’est ce que l’on nomme « le retour du refoulé« . Cela peut passer par les rêves, les actes manqués, les lapsus… Ce sont des fenêtres sur ce qui est stocké dans l’inconscient de l’individu. Pour bien comprendre ce principe de l’inconscient, je vous propose de prendre un exemple simple. Si un enfant est témoin d’une scène de sexe, il est probable que ce qu’il perçoit ne soit pas acceptable pour lui. Cette représentation va donc être refoulée dans son inconscient afin de le protéger. Ce mécanisme de défense va lui permettre de pouvoir continuer son développement sans que la constitution de son Moi ne soit « trop » impactée. Cependant, cette scène pourra revenir dans ses rêves quelques années après, ce qui l’obligera à travailler sur ce « retour du refoulé » afin de conscientiser ce qu’il avait ressenti et enfin se libérer totalement de ce souvenir traumatique. Mon exemple n’est pas terrible mais je pense que vous avez compris l’essentiel.

La psychanalyse s’intéresse donc à tout ce qui se joue chez un individu et qui peut l’aider à mieux comprendre ses conflits psychiques inconscients. Il y a une phrase de Freud que je trouve éclairante pour comprendre les enjeux que recouvre ce travail sur l’inconscient : « le Moi n’est pas maître dans sa propre demeure ». Avec cette phrase, Freud laisse entendre que nous avons tous refoulé beaucoup de choses dans notre inconscient et que cela nous rend « esclave » de ces conflits entre les différentes instances qui composent notre psychisme. Tout le travail psychanalytique consiste à se rapprocher de la vérité singulière du sujet en explorant son inconscient au travers de tout ce qui se joue dans la relation thérapeutique.

Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la psychanalyse ou qui n’ont pas le temps de lire l’ensemble de l’article vous pouvez prendre connaissance dès maintenant de cet entretien de Serge Tisseron :

Pour les autres je vous conseille d’attendre avant de lire cet article. La surprise n’en sera que plus belle !


« Tintin chez le psychanalyste » de Serge Tisseron publié en 1985 aux éditions « Aubier Archimbaud »

1 / Tisseron et sa relation à Tintin

Pour ceux qui ne le connaitraient pas, Serge Tisseron est un psychanalyste, médecin et dessinateur qui fut le premier en 1975 à réaliser une thèse de médecine en bandes dessinées.

Dans cet ouvrage « Tintin chez le psychanalyste », l’auteur nous invite à parcourir « Les aventures de Tintin » en regardant entre les lignes pour découvrir un possible sens caché derrière l’œuvre hergéienne ». Dans un entretien avec le média « Télérama », Serge Tisseron s’est confié sur la genèse de ce travail d’analyse psychanalytique de l’œuvre d’Hergé : « Au début des années 80, je me suis remis à lire « Les aventures de Tintin » avec mon fils. J’avais beaucoup lu les albums quand j’étais petit – j’ai quasiment appris à lire avec eux – et c’était donc comme des retrouvailles. Là deux questions que je me posais déjà quand j’étais enfant ont ressurgi « Pourquoi les Dupond-Dupont, qui semblent être des jumeaux, n’ont-ils pas exactement le même patronyme ? » ; et « pourquoi le Chevalier de Hadoque, ancêtre du Capitaine Haddock, cache-il son trésor au château de Moulinsart tout en indiquant sur des parchemins qu’il est dans l’île de la Licorne, où il n’y a rien ? » Ces deux questions m’intriguaient fortement, et encore plus pour le psychiatre et le psychanalyste que j’étais devenu. J’ai eu le sentiment très net qu’un secret parcourait l’œuvre de Hergé, et je me suis mis en tête de le découvrir. »

2/ La thématique de la séparation

Dans la première partie de son ouvrage, l’auteur met en lumière l’importance des thématiques de « la séparation » et « des retrouvailles » dans les albums de Tintin et notamment celle entre un père et son fils. Il est important de rappeler qu’elles apparaissent de manière explicite ou implicite en fonction des ouvrages. Serge Tisseron précise que « Tintin apparaît en effet à de multiples reprises comme celui qui rend à un père son enfant symbolique ou réel, c’est-à-dire soit son projet, soit sa progéniture ». En effet, je vous propose de découvrir dans la liste ci-dessous, quelques exemples des agissements de Tintin qui viennent confirmer cette première analyse de l’auteur :

  • Les Cigares du pharaon : restitution du fils du maharadjah enlevé par des malfaiteurs
  • Le Lotus bleu : permet au fils du professeur Wang de guérir de sa folie, ce qui lui permet ensuite de reconnaître son père (rétablissement du lien filial)
  • Le sceptre d’Ottokar : récupère le sceptre volé du souverain Muskar XII (bien essentiel pour assurer sa légitimité de son pouvoir)
  • Le crabe aux pinces d’or : rend à Haddock le commandement de son bateau, ce qui peut avoir un double sens (celui de lui rendre sa dignité et sa responsabilité)

Les séparations entre Tintin et les autres personnages ne sont représentées comme des étapes douloureuses qu’à partir du « Lotus bleu » avec la scène d’adieu avec Tchang que Serge Tisseron qualifie de « première douleur partagée de séparation« . Dans les albums précédents, nous pouvons lire un simple « Adieu Afrique » pour « Tintin au Congo » ou un « c’est bien dommage je commençais à peine à m’habituer » pour l’album en Amérique. Cette thématique de la séparation va conduire l’auteur à s’interroger sur son importance dans l’histoire d’Hergé.

3/ Le secret du fantôme de Haddock

Je passe rapidement sur l’analyse de l’ouvrage « L’ile noire » dans lequel il évoque l’apparition de la thématique de la hantise et du fantôme au travers du gorille qui garde le château.

Une information me semble primordiale pour comprendre la suite du développement de l’enquête de Serge Tisseron, lorsqu’il évoque le passage où Milou doit choisir entre le sceptre d’Ottokar et un os. Pour l’auteur, ces deux éléments renvoient à « l’ancêtre, c’est-à-dire à l’héritage, à ses restes ». Les os peuvent renvoyer « au cadavre caché dans le placard » qu’il faudrait aller ouvrir pour découvrir l’identité du macchabée. Dans cet album, Tintin recherche ce sceptre disparu nécessaire pour assurer la survie du royaume en permettant au roi de retrouver son pouvoir et sa légitimité. Une quête qui semble nécessaire pour permettre à « un père » de retrouver sa position… Et si, par « un artifice phonétique », le sceptre annonçait l’existence d’un spectre, d’un fantôme dans les aventures de Tintin ? Le spectre signifierait l’ombre d’une personne ou de quelque chose qui « hanterait » les personnages en ayant une influence sur leur vie sans qu’ils en aient conscience. Pour rappel, les éléments qui sont dans notre inconscient ne peuvent revenir à la conscience que sous des formes déguisées, différentes de leur forme initiale. Cette transformation peut se faire au niveau linguistique ce qui nécessite de ne pas s’arrêter à la forme « manifeste » (c’est-à-dire celle qui est évidente) mais bien de tenter de voir ce qui pourrait être « latent » et porteur d’une information sur ce qui se joue dans notre inconscient.

Le capitaine Haddock est le personnage qui connait l’évolution la plus saisissante au cours des albums. Présenté au départ comme un ivrogne, violent, menteur et gaffeur, il se transforme dans « Le trésor de Rackham le Rouge ». C’est avec cet album que les lecteurs découvrent une partie du mystère qui entoure le capitaine et son ancêtre le Chevalier François de Hadoque. A plusieurs reprises, le chevalier prend la place du capitaine comme si ce dernier était « hanté », possédé par son ancêtre. Serge Tisseron émet l’hypothèse que les comportements auto destructeurs du capitaine dans les albums précédents n’étaient que des représentations indirectes de cette emprise du chevalier de Hadoque sur son descendant. Avec « Le trésor de Rackham le Rouge », le chevalier apparait au grand jour et ne laisse plus aucun doute au lecteur sur son importance dans les comportements du capitaine. C’est en cherchant dans un marché aux puces (« cimetière des souvenirs oubliés ») et en fouillant dans le grenier (ce qui peut faire penser à rechercher dans sa mémoire) que nos personnages débutent leur quête du trésor de Rackham. On retrouve cette ligne directrice d’une quête de quelque chose qui nécessite une recherche approfondie dans des endroits en lien avec l’histoire et la mémoire du capitaine. Au travers de cet album, le récit de la quête se met en place progressivement. Il s’agit de retrouver un trésor pris au pirate Rackham le Rouge par le Chevalier de Hadoque qui n’est autre que le père du capitaine. Au risque de vous spoiler la fin de cet album (mais cela signifie que vous n’avez jamais lu Tintin, donc je n’ai qu’un mot à vous dire « espèce de Bachi Bouzouk » !), la quête de Tintin et ses compagnons se termine à Moulinsart avec la découverte du trésor dans les fondations du Château. Le terme « fondation » n’est pas anodin puisqu’il renvoie aux liens familiaux d’un sujet, à sa famille. Mais ce trésor est entouré d’un secret qui lie le Chevalier avec un autre protagoniste : le roi Louis XIV, en personne. En effet, il est dit que ce trésor devait revenir à la couronne mais que le chevalier ne l’a pas rendu. Cette affirmation place l’ancêtre du capitaine comme coupable d’un crime dont le capitaine aurait hérité la culpabilité. Cependant, dans la suite de son travail d’analyse, Serge Tisseron met en évidence un autre élément important dans ce lien qui unit le roi et le chevalier. Sur l’acte de donation du château de Moulinsart (il apparait dans l’album mais de manière parcellaire, ce qui a nécessité une reconstitution des phrases par l’auteur) nous pouvons lire : « Louis par la grâce de Dieu, Roy de France, voulant récompenser les grands mérites de notre cher et aimé François, chevalier de Hadoque, lieutenant de notre marine, lui baillons et délaissons notre château de Moulinsart, avec toutes et chacune de ses appartenances et dépendances, car tel est notre plaisir. ». Malgré ce présent et cette possibilité de vivre paisiblement à la cour de Versailles, le chevalier repart en mer en emportant avec lui dans un coffre fermé à clef, cet acte de donation. « Comme un secret » selon Serge Tisseron. Mais pour lui, ce secret en cache un autre. Quelles sont les raisons qui ont poussé le roi à accorder au chevalier un château ? L’acte de donation ne fait aucun doute sur un lien particulier qui les unit, voire même une possible intimité. Après avoir écarté la possibilité d’une liaison amoureuse, Serge Tisseron s’intéresse à une possible filiation entre les deux hommes. La formule du capitaine « Vieux frère je le jure ! Que le grand cric me croque et me fasse avaler ma barbe si je lâche un mot à ce sujet », nous informe d’un secret que son ancêtre aurait été forcé de garder pour lui au risque d’être sanctionné par « le grand cric ». Je vous passe la réflexion de Serge Tisseron qui lui permet de faire le lien entre ce « grand cric » et le Roi, pour en venir directement à la conclusion de son analyse : « Le mot ultime du secret serait -il que le chevalier soit un frère bâtard cadet du Roi ? […] Cette hypothèse explique mieux la vengeance secrète du chevalier : le trésor dissimulé à tous et dont lui seul se sait possesseur est l’équivalent du secret de sa propre origine. Si ce trésor « vaut dix fois la rançon d’un roi », celui qui le possède n’est-il pas roi lui-même ? C’est pourquoi la possession du trésor par le chevalier ne s’accompagne d’aucune revendication, comme on pourrait s’y attendre s’il s’agissait de deux frères. Cette explication est également la seule qui tienne compte de la « croix » du chevalier, de la souffrance secrète dont il n’est pas le responsable, mais le porteur. Car le chevalier, fils de Louis XIV, est le corps même du délit, la seule trace du secret. C’est lui, le chevalier, qui est le trésor de son roi, le trésor de son père. Mais tout cela est condamné au secret d’Etat. »

A la fin de l’album, le capitaine parait libéré de « ses vieux démons », soulagé d’un poids qui lui pesait depuis sa naissance. Et si la véritable découverte du capitaine dans cet album n’était pas le trésor matériel, mais bien d’avoir pu libérer son ancêtre du secret qui l’empêchait de reposer en paix, et par conséquent de s’être libéré également de son emprise ?

4/ La Castafiore, ou la métaphore de la mère castratrice

Un autre personnage fait son apparition dans la suite des aventures de Tintin, et va prendre une place (et de la place !) décisive dans l’élaboration d’un possible sens caché dans l’œuvre d’Hergé selon Serge Tisseron : Bianca Castafiore. Cette femme « castratrice » devient l’héroïne du dernier album « Les bijoux de la Castafiore » dans lequel elle perd son bien le plus précieux : une émeraude. Le parallèle que nous propose Tisseron dans la suite de son ouvrage consiste à analyser la relation entre le capitaine Haddock et Bianca Castafiore. Elle le « couve » (comme une maman oiseau), le suit dans tous ses déplacements, le materne et l’empêche de s’autonomiser. Cette situation est mise en place par la blessure du capitaine dans les escaliers de Moulinsart, le rendant dépendant d’un autre pour se déplacer en fauteuil. Dans cet album, le capitaine redevient un enfant et la Castafiore une mère. Mais Hergé ne nous présente pas cette « mère comme suffisamment bonne » (pour reprendre le concept de Winnicott) mais plutôt sous un aspect « castrateur » et envahissant ne laissant pas la place à son « enfant » de s’autonomiser. Il y a là une impossibilité pour l’enfant de vivre la séparation avec la figure maternelle. Pour Serge Tisseron, l’émeraude perdue est une métaphore de ce que représente un enfant pour une mère. Le dénouement de cet album nous dévoile que l’objet perdu ne l’était pas vraiment mais qu’il avait simplement changé de place, « de nid ». En effet, c’est une pie qui l’avait placé dans un nid proche de Moulinsart. Pour l’auteur, par un jeu de métaphore, il nous est dit que la Castafiore n’a rien perdu puisqu’elle est en fait « la pie voleuse », comme nous l’indique le nom du rôle qu’elle incarne à Milan à la fin de l’album « la gazza ladra » (qui signifie la pie voleuse). « Son bijou, bien qu’il se soit « envolé », l’attendait en quelque sorte toujours à Moulinsart , seulement changé d’écrin, changé de nid. Un peu à l’image de Haddock en quelque sorte, « échappé » de la Castafiore pendant toute la durée de son séjour à Moulinsart, et pourtant prêt à l’accueillir à nouveau au moment de son départ. » La séparation entre la Castafiore et son « bijou » lui aura permis de connaître son plus beau succès comme nous l’indiquent les médias à la fin de l’album : « inconsolable de la perte de son plus beau bijou » la Castafiore connait à la Scala de Milan un « triomphe sans précédent » pour « une interprétation inoubliable ». Pour Serge Tisseron, cet événement peut être vu comme « un deuil créateur » qui aura permis à la Castafiore de vivre la séparation avec l’objet de son désir et d’en tirer une certaine forme d’épanouissement. Cette étape de séparation est nécessaire dans la vie d’un individu pour ne pas rester l’objet du désir de l’autre mais bien de parvenir à s’autonomiser de sa figure maternelle.

A la fin de l’album, la Castafiore part, ce qui permet au capitaine de retrouver « sa liberté » et de « s’autonomiser ». En effet, il s’exclame « elle s’en va, elle s’en va ma douleur » en se levant de son fauteuil comme pour venir exprimer que cette relation « fusionnelle » qui prend fin le libère d’une souffrance jusqu’alors inconsciente et qui se matérialisait dans son corps par sa blessure à la jambe (ce qui fait penser à un processus de somatisation). Mais quelle est la place de la Castafiore dans le secret du chevalier de Hadoque ?

5/ La place des oiseaux dans le secret de Hadoque

Les oiseaux sont omniprésents dans les aventures de Tintin. Numa Sadoul (qui a interrogé Hergé) les considère comme étant organisés autour de « la dualité angoisse-innocence » et les oiseaux sont pour lui les « exorcismes hergéiens de son angoisse ». Voici une liste non exhaustive des apparitions réalistes ou symboliques des oiseaux :

  • le perroquet qui mord Milou dans le Congo
  • la pie qui empêche les pompiers de faire leur travail en volant la clé dans « L’île noire »
  • les moineaux qui sont montrés du doigt par l’homme blessé dans « Le secret de la Licorne »
  • le condor dans « Le temple »
  • « Le pélican d’or » qui est l’insigne de la royauté syldave et enseigne du sceptre
  • « L’aigle de Pathmos » qui est le signe de l’endroit où est caché le trésor de Rackham
  • « Les frères Loiseau » qui sont les coupables du vol des bateaux contenant les parchemins pour retrouver le trésor

Sans reprendre l’ensemble de son analyse, je vous propose de prendre connaissance de cette réflexion de Tisseron sur la représentation symbolique de ces volatiles : « Or les deux dernières de ces représentations concernent le problème de l’ancêtre et de son héritage, qui se révèle être en dernière analyse, et dans les deux cas, celui d’une généalogie royale. Alors à l’image du « Pélican » et de l' »Aigle », les oiseaux dans Hergé viendraient-ils signifier l’ancêtre ? Nous pouvons déjà remarquer que les oiseaux sont dans les Aventures le support d’une ambivalence qui n’a rien à envier à celle dont l’ancêtre est entouré. De même que le chevalier est à la fois celui qui a fourni les moyens de sa découverte, les volatiles vont être alternativement, chez Hergé, les gardiens et les révélateurs d’un secret. »

Je pense que, vous aussi, vous vous êtes déjà demandé pourquoi la dernière case de l’album « Les bijoux de la Castafiore » se termine avec une image de trois oiseaux (et par n’importe lesquels !) côte à côte dans le château de Moulinsart. Pour Serge Tisseron, il n’y a aucun doute que cela a un lien avec le secret de Hadoque. Selon lui, « Le hibou, la pie et le perroquet pourraient bien représenter respectivement, chacune des trois générations impliquées dans la transmission du secret du chevalier ».

  • Le perroquet représente un animal qui parle à la place d’un autre en répétant ce qui lui a été dit auparavant (dans le passé). Il n’a pas de parole à lui, il n’est que le réceptacle de la parole de l’autre. Le lien avec le capitaine parait évident tant il a été « le perroquet » de la parole de son ancêtre durant de longues années, obligé de répéter des jurons et des menaces alors que cela ne lui appartenait pas. De plus, le perroquet et le capitaine semblent être, pour la Castafiore, interchangeables.
  • Le hibou est celui qui terrifie la Castafiore par ses bruits de pas dans le château. Avant d’être démasqué par Tintin, il sera représenté comme celui « qui hante le château », c’est à dire comme un spectre. Celui de l’ancêtre ? Pour Serge Tisseron, si la représentation de l’ancêtre est passée d’un aigle (métaphore royale) à un simple hibou, c’est en partie grâce à la découverte et la mise en lumière de son secret dans les albums précédents. « Le rapace, en devenant plus familier, a cessé également d’être diurne. Serait-ce que le chevalier est rentré dans la nuit d’où il peut encore habiter les rêves des vivants sans jamais plus hanter leurs jours ? ». Il ajoute également que le dictionnaire Larousse nous informe que la métaphore de cet animal peut désigner « un vieil homme solitaire et taciturne »… comme le chevalier ?
  • Enfin, la pie, qui comme nous l’avons vu précédemment est liée à la Castafiore c’est-à-dire à la figure maternelle. Durant l’ensemble de l’album, Bianca parle pour ne rien dire, « casse les oreilles » des autres personnages et ne s’arrête jamais de parler. En somme, il parait évident pour Serge Tisseron qu’elle est « bavarde comme une pie ». De plus, elle empêche les communications et l’avancée des recherches de Tintin et ses compagnons. En brouillant les pistes, elle s’assure (de manière inconsciente) que les autres personnages ne parviennent pas à trouver ce qu’ils cherchent. La gardienne du secret ?

Dans cette dernière case de l’album, on retrouve ces trois oiseaux devant une plaque de marbre brisée sur laquelle on retrouve également le chiffre de la dynastie de l’ancêtre du souverain syldave (Ottokar IV) et le nombre d’albums consacrés à l’exposé puis au dénouement du secret du chevalier. Pour Serge Tisseron : « Ce secret, à l’image du marbre qui recouvre la tombe d’un disparu, est maintenant bel et bien ouvert, brisé la crypte et avec elle le cortège de malédictions qui l’accompagne. » Nous verrons par la suite qu’une crypte c’est l’enfouissement de tout ce qui touche à un secret de famille à l’intérieur du psychisme d’un individu.

6/ De Tintin à Hergé

En 1975, Serge Tisseron émet l’hypothèse que ce secret qui entoure le chevalier de Hadoque a un lien avec la propre histoire d’Hergé. Il n’existe à ce moment là aucune information sur l’histoire familiale d’Hergé pour affirmer ou infirmer ce qu’il avance. Mais pour lui, cela ne fait aucun doute qu’il y a dans l’histoire d’Hergé une problématique de filiation, de non reconnaissance d’un enfant par son père et la place d’une figure maternelle omniprésente mais qui a été dans l’incapacité d’offrir à l’enfant un miroir à ses propres émotions. La place de la femme dans l’œuvre d’Hergé laisse penser à Serge Tisseron que la mère d’Hergé n’a pas su proposer un environnement sécurisant et protecteur nécessaire au bon développement de son enfant. Cette froideur maternelle s’illustre dans plusieurs épisodes des aventures de Tintin dans lequel un personnage se retrouve face à une glace ou un miroir mais le reflet proposé est soit déformé soit inexistant, notamment dans l’album sur la lune. (Voir explication « Stade du miroir« ). Le secret qu’elle garderait aurait probablement eu des conséquences sur son lien avec son enfant et le développement de son dernier. Il y a dans l’œuvre de Tintin une véritable accusation de la figure maternelle comme étant la responsable du secret qui cause la souffrance d’Hergé, mais Serge Tisseron se demande si elle est vraiment la coupable.

Pour terminer, Tisseron propose une analyse de l’impact de l’aventure graphique des aventures de Tintin sur Hergé comme un moyen d’exprimer et d’extérioriser ses conflits psychiques inconscients. Pour lui, ce qui se joue dans l’œuvre d’Hergé, c’est la souffrance d’un fils séparé de son père et qui n’a jamais pu exprimer ce déchirement indicible. C’est par le dessin qu’Hergé est parvenu à mettre en forme ce conflit psychique inconscient hérité de son propre père et ainsi se libérer de son emprise. Le dessin comme psychanalyse !


Si après ces quelques lignes vous considérez que tout ceci n’a aucun sens et que la psychanalyse c’est du charlatanisme, je vous laisse prendre connaissance de ce qui va suivre. Accrochez vous bien car Serge Tisseron avait vu juste !


« Tintin et les secrets de famille » de Serge Tisseron publié en 1985 aux éditions « Aubier Archimbaud »

1/ Hergé bel et bien prisonnier d’un secret de famille !

Je vous propose de découvrir via l’entretien que Serge Tisseron avait donné pour Télérama, la réalité du secret d’Hergé :

« Deux ans plus tard, en 1987, deux journalistes belges, Pierre Sterckx et Thierry Smolderen, ont accès à des documents jusqu’alors gardés confidentiels et ils découvrent que le secret dont j’ai fait l’hypothèse a bien existé dans l’histoire familiale de Hergé : son père était né d’un géniteur inconnu et probablement très illustre, peut-être même le Roi des Belges de l’époque, Leopold II ! Cet enfant n’avait jamais été reconnu, en avait beaucoup souffert, entraînant son propre enfant, Hergé, dans cette souffrance de non reconnaissance.

J’ai donc, une nouvelle fois, relu les Aventures de Tintin, et découvert qu’elles constituent le récit d’un secret sur plusieurs générations. Smolderen et Stercks nous ont par ailleurs révélé que le père d’Hergé avait un jumeau ; et que les deux enfants, Alexis et Léon, étaient nés d’une servante, Marie Dewigne, qui travaillait au service d’une noble, Madame de Dudzeele. En Belgique, il est connu que Leopold II faisait régulièrement la tournée des châteaux pour trousser les servantes, on peut donc imaginer que c’est ce qui est arrivé à Marie Dewigne, qui a donné vie à deux garçons… Avec l’obligation de garder le silence.

En contrepartie, les deux jumeaux ont été élevés par la riche Madame de Dudzeele qui a payé leurs études et leurs vêtements jusqu’à leur majorité, et qui a même organisé, moyennant finances, un mariage blanc de sa servante avec un ouvrier du nom de Remi, afin de les légitimer.

Dans les Aventures de Tintin, ces deux jumeaux sont évidemment représentés par les Dupondt, ces policiers qui cherchent la vérité mais ne la trouvent jamais. D’ailleurs, dans la salle d’attente de l’atelier de Hergé, il y avait deux melons et deux cannes, et lorsque des visiteurs s’étonnaient de voir ces objets, Hergé leur répondait que les Dupondt représentaient son père et son oncle. Pourquoi ces deux patronymes, Dupond et Dupont ? Pour marquer le fait que ces frères ont eu deux pères, le géniteur secret d’un côté et l’homme qui leur a donné son nom, Remi. Mais comme celui-ci ne s’est jamais occupé d’eux non plus, ce sont deux pères absents qu’ont eu Alexis et Léon, autrement dit deux fois plus de souffrance. »

2/ Le secret, la crypte et le fantôme

La répétition que l’on constate dans certaines familles (dans le choix d’un conjoint, d’une maladie, d’événements de vie…) peuvent trouver leurs origines dans des secrets anciens dont les conséquences se transmettent de génération en génération. Ces répétitions peuvent apparaitre comme des « preuves » que quelque chose dans l’inconscient des membres de cette famille les maintient prisonnier d’un lien avec un événement traumatique de l’un de leurs ancêtres. Certains auteurs comme Bozormenyi Nagy parlent de « dettes inconscientes » ou « d’invisibles loyautés » entre les membres de ce type de famille. Tout cela se joue de manière inconsciente et perturbe la vie des individus.

Dans son livre, Serge Tisseron définit le secret comme « un événement connu d’un nombre limité de personnes qui cherchent à le cacher, ces personnes n’étant pas toujours, dans les familles, les principales concernées, comme dans le cas d’une naissance illégitime où l’enfant peut être le seul à ignorer le nom de son propre père ! Le plus souvent, de tels secrets concernent un événement réprouvé par la loi sociale ou par la morale de la famille ou du clan. » [ … ] « Une partie de l’événement étant indicible, une autre partie irreprésentable, et comment ce qui est « indicible » pour une génération peut devenir « irreprésentable » pour les suivantes » […] « C’est ainsi qu’un « non dit » pour un parent devient un secret pour un enfant, avec des dégâts sur sa vie psychique et éventuellement sur son entourage ». La honte est souvent la cause de certains événements cachés aux enfants. Par exemple, un père qui aurait perdu son emploi pourrait cacher à ses enfants sa situation de chômage. Mais en cherchant à les préserver cette information, il va instaurer un secret qui peut avoir des répercussions terribles sur le psychisme de ses enfants. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que les silences, les agissements étranges d’un parent vont se transformer en fantasmes et en interprétations pour l’enfant afin de tenter de mettre du sens sur ce qu’il perçoit. C’est l’élaboration de ce fantasme qui peut devenir traumatique alors que la source du secret aurait pu ne pas être traumatisante pour l’enfant.

Je tiens à introduire ici le concept de « transmission transgénérationnelle« . Lorsque l’enfant est marqué par la communication d’un parent porteur de secret il a de grandes chances de « léguer » à son tour les conséquences de ce « non dit » sur ses descendants. Pour reprendre l’exemple du père qui cache son chômage à ses enfants, il est possible qu’il puisse avoir des réactions disproportionnées si son enfant perd de l’argent ou le dépense inutilement. L’enfant n’ayant pas l’explication et la possibilité de mettre des mots sur ce comportement, il risque de reproduire ces réactions « étranges » avec ses propres enfants même s’il ne connait aucun problème d’argent ou de chômage. Le fait qu’il ne connaisse pas la raison qui entoure ce fonctionnement complique la possibilité de s’en détacher. C’est là toute la difficulté de résoudre un secret transmis puisque l’origine de sa constitution peut être inaccessible pour son nouveau porteur. C’est ce que Serge Tisseron exprime lorsqu’il écrit : « Autrement dit, ces distorsions ne sont plus sous-tendues par les craintes ou par les vœux inconscients du parent, mais par ses symptômes produits en réponse aux distorsions communicatives de son propre parent porteur du secret. A cette génération, le secret n’offre plus aucune prise puisque la mémoire du parent (enfant du porteur de secret) est vide de tout contenu relatif à la réalité de l’événement inaugural ».

Judith Dupont définit la crypte comme l’enterrement d’un vécu honteux indicible « Lorsqu’il est impossible de reconnaitre son chagrin, le trauma et tous les affects qu’il a provoqué se trouvent mis à l’abri dans un caveau. La crypte résulte d’un secret honteux partagé. » Dans son livre, Serge Tisseron précise que ce concept désigne les situations où le sujet doit renoncer à tout espoir de partager ce secret souvent à cause de la disparition de la personne en cause de la situation traumatique. « Alors la perte ne peut même pas s’avouer en tant que perte, et le sujet tente de garder l’autre vivant en lui, vivant en quelque sorte à ses dépens dans une partie non seulement clivée, mais aussi solidement verrouillée de son Moi. »

Nicolas Abraham et Maria Törok définissent le concept psychanalytique du fantôme par ces mots : « ils (les fantômes) ne sont pas les trépassés qui viennent hanter, mais les lacunes laissées en nous par le secret des autres » (études freudiennes, 1975). Pour eux, il s’agit du travail dans l’inconscient d’un sujet par sa relation avec un parent ou un objet d’amour important porteur d’un deuil non fait, ou d’un autre traumatisme non surmonté, même en l’absence d’un secret inavouable ». Selon Claude Nachin, les manifestations cliniques fantomatiques découlent du travail psychique incessant et désespéré de l’enfant pour combler la lacune » « pour comprendre et soigner son parent, avec l’espoir d’en être à son tour mieux compris et soigné ».

Pour expliquer avec mes mots ces deux concepts, la crypte c’est ce que porte le psychisme de la première génération du secret et qui correspond à « l’enfouissement » de tout ce qui a été ressenti lors cet événement traumatisant/honteux/indicible. Le fantôme c’est ce qui va être transmis aux générations suivantes par les comportements et agissements de la génération porteuse de la crypte. Il est possible d’avoir des fantômes de 5 -ème génération. Le fantôme vient rappeler au sujet la présence de cette crypte et l’importance de la dénouer. Cependant, plus le secret se transmet, plus ses conséquences sur les individus sont éloignées de la cause initiale. L’objectif pour le sujet est de parvenir à reconstruire un récit familial sur ce trou béant qu’à laissé en lui le secret.

Si vous souhaitez comprendre de manière plus ludique ces concepts difficiles, je vous conseille de visionner la vidéo ci-dessous :


Le métier de psychologue en danger !

A la suite de la crise sanitaire du covid 19, la demande de prise en charge psychologique a considérablement augmenté notamment chez les plus jeunes. Pour répondre à ce besoin, le gouvernement a annoncé la mise en place d’un dispositif permettant la prise en charge des consultations chez un psychologue pour toute la population à partir de 3 ans. Selon Emmanuel Macron, ce dispositif devait permettre de répondre à cette crise de la santé mentale en permettant de bénéficier gratuitement d’un accompagnement. Comme beaucoup d’entre vous, j’ai vu d’un bon œil ce dispositif et cette possibilité de rendre accessible à tous les consultations de psychologues. Par la suite, je me suis renseigné et j’ai pris conscience qu’une fois encore Emmanuel Macron avait usé d’un effet d’annonce pour masquer les problématiques de la prise en charge de la santé mentale en France. En effet, sa déclaration n’était que la partie visible de l’iceberg masquant une partie immergée qui risque de mettre en péril le métier vers lequel je me destine. Je vous propose de prendre connaissance de la réalité du dispositif « Mon psy » avec ce schéma du mouvement ‘Manifeste psy » :

Source : site du M3P

Je vais tenter de vous expliquer avec mes mots les problématiques que soulèvent le dispositif « Mon psy » dans la démarche de l’accompagnement psychothérapeutique. Tout d’abord, il est important de préciser que cette annonce d’Emmanuel Macron a été faite sans prendre en compte l’avis des professionnels concernés. De plus, les demandes répétées des psychologues pour obtenir plus de moyens dans les structures hospitalières et médico-sociales publiques afin de mieux prendre en charges les patients, sont restées sans réponse. Il faut avoir conscience que ce dispositif voit le jour dans un contexte de maltraitance du service public de la santé psychique comme nous le rappelle l’association M3P : « fermeture de services de psychiatrie dans la fonction publique hospitalière, exclusion systématique de notre métier dans les revalorisations salariales, maltraitance de psychologues structurellement sous-payés, usés et démissionnaires du fait de procédures les soumettant à des contraintes incessantes et dénuées de sens. » Cela démontre le manque de considération des gouvernements de l’importance d’investir dans la santé mentale. Pour les psychologues M3P, « le dispositif promu par l’Exécutif à destination du secteur libéral a tout de la poudre aux yeux jetée à des fins purement électoralistes. » Je dirais même plus :

Ensuite, l’obligation pour le patient d’être adressé par un médecin revient à une prescription pure et simple. Dans l’accompagnement thérapeutique, il est primordial que le patient soit parfaitement libre du moment pour lui de commencer son travail psychothérapeutique ainsi que de choisir la personne qui va l’accompagner. Avec cet intermédiaire qui se place entre la personne et son futur analyste, il est évident que l’on perd l’accès libre et direct aux psychologues. Il y a également l’obligation pour le patient de raconter ses problématiques psychiques à un médecin qui n’est pas toujours formé à la santé psychique. Je tiens également à rappeler que, même si le métier de psychologue est enfin reconnu d’utilité (bien aidé par la série « En thérapie » ainsi que par la démocratisation de l’accompagnement psychologique durant la crise sanitaire) tout en perdant une partie des préjugés qu’il trainait derrière lui, cela reste difficile pour une personne d’oser faire cette démarche « d’aller voir quelqu’un ». Plus il y a d’intermédiaire, plus la démarche est fastidieuse, plus il y a de chance que la personne se décourage.

Dire que « toute la population à partir de 3 ans » pourra bénéficier de ce dispositif c’est un mensonge pur et simple. Seulement 250 000 personnes pourront en bénéficier par an soit 0,5 % de la population. De plus, le gouvernement a précisé que seuls « les troubles d’intensité légère à modérés » pourront être pris en charge. Pour les autres, démerdez vous ! Outre l’aspect inadmissible de l’exclusion d’une grande part de la population, ce « tri » implique une sélection par le médecin des patients qui correspondent aux critères décidés par le gouvernement et ceux qui ne peuvent pas en bénéficier. Comment en quelques minutes, le médecin peut-il poser un avis sur l’état psychique d’une personne ? Et que se passe-t-il pour ceux qui ont des troubles lourds ou qui souffrent d’une addiction ? Il s’agirait de poser un diagnostic sur une personne sans chercher à prendre en compte sa singularité, sa demande latente derrière celle manifeste.

Si par « chance » vous correspondez à tous les critères et que vous avez réalisé l’ensemble des démarches vous permettant d’obtenir un rendez vous avez un psychologue, je vous conseille d’en profiter car votre temps est compté. Terminé l’accueil inconditionnel dans le temps du patient par le psychologue, place à une limitation de 8 séances pas une de plus ! Comment fixer un cadre stable, nécessaire dans le travail psychothérapeutique, lorsqu’au bout de 8 séances « prises en charge » le patient se retrouve à payer de « sa poche » s’il souhaite continuer son analyse ? Si les règles changent, le cadre change et la relation thérapeutique également. Cet inconfort du cadre risque de fragiliser les relations entre le thérapeute et ses patients aboutissant à un accompagnement de moins bonne qualité ce qui se fera au détriment des analysés. Pour ma part, je pense que le fait de payer sa séance reste important pour « symboliser » le fait que c’est un travail qui engage les deux personnes. Si le patient n’a rien à payer, il y a le risque qu’il ne sente pas engagé de la même manière dans l’analyse.

L’approche de la psychologie clinique est d’appréhender la personne dans sa singularité en étudiant tout ce qui se joue pour elle dans sa situation et dans son évolution. Nous sommes tous différents, tous pris dans un vécu, dans une histoire singulière qui nécessite une prise en charge unique, adaptée. Mais comment faire de la clinique lorsque le qualitatif laisse la place au quantitatif ? Une fois de plus, la volonté politique est de faire rentrer l’humain dans des cases, la prise en charge dans une logique de rentabilité, le service public dans un fonctionnement d’une entreprise privée. Si vous souhaitez aller plus loin je vous conseille de vous rendre sur le site du manifeste M3P :

Pour ceux qui sont à Angers, je vous partage un appel du collectif des psychologues du 49 qui appelle à manifester ce vendredi contre la paramédicalisation et la précarisation du métier de psychologue :

Bonjour chers collègues (et futurs collègues) psychologues !

Comme convenu, nous avons réfléchi, en lien avec les autres organisations de psychologues de France.

Voici comment va se dérouler la grève nationale des psychologues de ce vendredi 10 Juin 2022 pour notre département :
12h Place du Ralliement à Angers : Pique-nique convivial,

 échanges entre psychologues et avec les passants, préparation de l’espace.

13h30 Place du Ralliement toujours : Début de la manifestation avec banderoles, chansons, fil à linge pour y accrocher des documents etc. Il s’agit de proposer des visuels, des signes attrayants pour informer la population, inviter aux échanges.

Toutes les suggestions d’idées de tracts, pancartes, slogans, textes de chansons, dessins, prises de paroles sont les bienvenues !15h Bourse du Travail Angers, salle Pelloutier : Assemblée Générale de Collectif Psychologues 49

Que s’est-il passé en 1 an ? Où en sommes-nous depuis la mise en route du dispositif MonPsy ? Quels recueils de témoignages recevons-nous de psychologues conventionnés, non conventionnés, de patients, de médecins ? Quelles pistes pour demain ?

D’autres psychologues des départements limitrophes sont intéressés pour se joindre à nous. Notre participation à cette grève sera donc certainement régionale.

Nous devons nous exprimer sur ce que devient le service public, sur l’accès libre aux psychologues, sur le refus de la paramédicalisation, sur la possibilité d’accéder à des psychologues pour des personnes aux très faibles revenus, sur la base de confidentialité nécessaire à tout travail thérapeutique.

Avec pédagogie mais détermination, il y a des choses à dire !

Mobilisons-nous ce 10 Juin 2022 !!

Collectif Psychologues 49


J’espère vous avoir donné envie de lire les livres de Serge Tisseron pour partir à votre tour à la découverte des secrets qui se cachent dans les « Aventures de Tintin ». L’objectif était également de vous apporter certaines connaissances que j’ai pu acquérir lors de ma licence de psychologie pour vous familiariser avec l’approche de la psychologie clinique psychanalytique. Cet article m’a demandé plus de 20 heures de lecture et d’écriture donc je serais ravi d’avoir votre retour ou des remarques pour me motiver à continuer ce que je fais !


https://www.telerama.fr/livre/serge-tisseron-j-ai-eu-le-sentiment-tres-net-qu-un-secret-parcourait-l-oeuvre-de-herge,85303.php

Psychogénéalogie, la crypte et le fantôme

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